CHAPITRE 1
TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM
Train Magdeburg - Paris, 14hPendant que Gustav et Georg partaient en quête de nourriture, Bill et moi discutions de notre avis sur les françaises :
- J'aime beaucoup leur voix. Elles ont des voix plus douces que les Allemandes. Et alors les françaises aux cheveux longs, c'est vraiment mon genre, déclara Bill, rêveur.
- Moui, lors de notre dernier passage en France, il y en avait une qui me plaisait. Mais elle parlait trop vite et je n'ai pas capté un seul mot. J'ai fini par partir pour en trouver une autre.
Bill sourit ; il avait toujours apprécié ma façon de voir les filles. Ca l'amusait beaucoup, je crois.
- Eh bien maintenant au moins tu les comprendras !
En effet, durant tout l'automne, mon frère et moi avions pris des cours de français. Je dois reconnaître que je me débrouille pas mal. Je pourrais enfin dire aux fans ce que je pense d'elle !
Tandis que je m'amusais à compter mes conquêtes, Bill imaginait un portait de la fille idéale :
- ... de grands yeux bleus, longs cheveux clairs, visage fin, avec du caractère mais pas trop, à l'aise mais pas trop, intelli ... AAAAAHHHH !!!!!!!
Je criais moi aussi. Une forte secousse nous avait projeté du côté de la fenêtre. Je jetai un regard paniqué à Bill, quêtant son sourire rassurant ; mais ses yeux horrifiés fixaient au-dehors.
Je voulus regarder moi aussi mais une seconde secousse plus brutale m'envoya contre la porte. J'eus juste le temps d'apercevoir l'arrière du train qui continuait sont chemin alors que nous tombions dans je ne sais quoi. Dans un ultime éclair de lucidité, je compris que le train avait quitté les rails et glissait le long d'une pente.
La suite reste un souvenir flou. Je me souviens avoir vu le paysage tourner autour de nous, la tête Bill qui passait devant moi, du sang sur la porte du compartiment, puis je perdis connaissance.
*****
Lorsque je me réveillai, la lumière me fit mal aux yeux. Le monde arrêta de tourner autour de moi. J'étais assis par terre, appuyer contre la banquette. J'attendis que tout soit clair dans mon champ de vision, puis j'observai. La porte du compartiment était fermée ; une tâche rouge sombre s'étalait en son centre. Mon ventre se noua.
Je remarquai enfin l'absence de Bill. Je fronçai les sourcils, espérant qu'il ne lui était rien arrivé. A quatre pattes, j'entrebâillai la porte et sortis la tête. Je le regrettai aussitôt. La scène devant moi était un massacre, un pêle-mêle de corps enchevêtrés et d'éclats de verre.
C'est à ce moment là que je me rendis compte que j'avais eu une chance incroyable de m'en sortir. C'est également à ce moment que je m'inquiétai vraiment pour Bill. Faisait-il lui aussi parti des corps blessés peuplant les couloirs ? Etait-t-il seulement vivant ?
Je retournai sur la banquette, me blottis dans un coin, rentrai les mains dans les manches de mon manteau et attendis, tremblant comme une feuille.
*****
- Tom ?
Je me retournai sans me réveiller.
- Tom, s'il te plait, réveille-toi !
Ce fut le ton plus que suppliant de Bill qui m'incita à ouvrir les paupières. Le temps d'émerger complètement de mon sommeil, je me demandai avec dégoût comment j'avais pu m'endormir au milieu d'une telle horreur.
Le visage livide de mon frère était penché au-dessus du mien.
- J'étais parti voir de mes propres yeux les dégâts, je n'ai pas attendu que tu sois réveillé, s'excusa Bill.
Je lui posai une main sur l'épaule, pour le rassurer, et surtout pour me relever.
Je lui souris et m'attendis à ce qu'il me rende ce sourire complice que nous échangeons souvent lorsqu'il y a un problème mais que nous savons que tous les deux, on s'en sortira. Mais au contraire, Bill baissa les yeux et inspira fortement, comme pour me faire une déclaration difficile.
Je l'encourageai :
- Qu'y a-t-il ? Allez, frérot, dis-moi !
Bill lâcha un soupir et murmura :
- Il vaut mieux que tu vois ça par toi-même.
Mon jumeau était bouleversé, je le sentais, et je le comprenais bien. En jetant un regard par la vitre qui donnait sur l'extérieur, je remarquai que le train avait encore perdu un wagon avant de se stabiliser ; celui-ci était tombé un peu plus loin dans la pente de la colline où nous étions échoués. Une fourmilière de contrôleurs allaient et venaient d'une partie à l'autre, transportant des corps ensanglantés.
Je suivis enfin Bill qui s'impatientait. En temps que son grand frère de 10 minutes, je me devais de rassurer le jeune homme devant moi, qui n'avait absolument rien à voir avec le chanteur hyperactif de Tokio Hotel.
Nous passâmes devant un compartiment dont la porte était défoncée. A l'intérieur, des contrôleurs tentaient d'arracher un bébé inanimé des bras de sa mère en pleurs. Un éclat de verre dépassait de chaque côté de la gorge du nourrisson.
Je continuai mon chemin dans les couloirs, suivant Bill qui fonçait les yeux baissés, ne se souciant pas des morts qu'il croisait. Alors que je fixais mon frère, je marchai sur quelque chose de mou. Un corps. Un corps auquel il manquait la moitié d'un bras. Je constatai avec horreur que l'autre moitié était suspendue au mur, agrippée à une barre de fer. Je me dépêchai de passer mon chemin, déglutissant de plus en plus difficilement.
En chemin, nous croisâmes un contrôleur, une liste de noms à la main, qui nous interpella. Bill n'y prêta pas attention et passa devant lui en coup de vent. L'homme s'enquit :
- Nom et prénom ?
- Kaulitz Bill et Tom ..., déclarai-je.
Il leva des yeux étonnés, mais ne posa pas de questions. Ce n'était pas le moment de m'occuper de ma célébrité. Je masquai le dégoût que m'inspirait sa manière indifférente de cocher la case « vivant » en face de nos deux noms dans son tableau. Plus de la moitié de la colonne « mort » était remplie. Je détournai rapidement le regard et poursuivit mon frère qui avançait toujours.
Bill s'arrêta enfin et attendit que je le rejoigne. Alors que j'arrivais à l'angle où il s'était arrêté, je découvris deux nouveaux corps inertes adossés au mur. Un blond et un brun. Avec un air familier ...
- Gustav, Georg ... non ! Mais, mais, comment ...
Les mots se bloquèrent dans ma gorge.
Les cadavres de mes deux amis gisaient au sol, au milieu d'une mare rouge sombre. Bill se détourna du spectacle répugnant qu'ils offraient, le menton tremblant.
Je fixai les corps livides à mes pieds sans les voir vraiment. Je me sentais vide. Avec des gestes mécaniques, je m'agenouillai auprès d'eux. Ils n'avaient aucune blessure apparente.
Je restai là dix minutes. Lorsque je me retournai enfin, je m'aperçus que Bill n'était plus là. J'aurais voulu crier. J'aurais voulus pleurer. Mais je ne pouvais pas. Je décidai d'examiner mes amis. Je me penchai sur Gustav qui était le plus près de moi. Il ne semblait pas avoir perdu trop de sang, son visage était encore un peu coloré. Il avait une longue estafilade sur la cuisse droite qui ne semblait pas trop profonde ; sa main n'avait pas un aspect normal. Je ne pus déterminer la cause de sa mort. Rassemblant tout mon courage, j'examinai également Georg. Les mains tremblantes, je pris sa tête et la décollai du mur pour venir l'appuyer contre mon épaule et le serrer fort pour la dernière fois. Un fin filet de sang s'étira.
J'eus un haut-le-c½ur mais regardai tout de même l'arrière de sa tête. Au travers des cheveux collés par le sang coagulé, je découvris une grande plaie traversant tout son crâne. La peau pendait lamentablement autour de l'ouverture, laissant apparaître son crâne fracturé. Il avait dû se cogner la tête contre le mur lorsque le train avait déraillé.
Partagé entre la tristesse et l'éc½urement, je sentis mes jambes se dérober sous moi. J'eus juste le temps de sauter hors du wagon, puis je vomis tout mon repas de ce midi, toute ma colère et tout mon désarroi. Enfin, à bout de force, je m'effondrai dans l'herbe humide, et m'évanouis.
*****
Je me réveillai pour la quatrième fois de la journée. La zone s'était dépeuplée. Quelques personnes restaient encore, ainsi qu'un commando de policiers. Des civières passèrent devant moi. Y étaient allongés des mères criant le nom de leurs enfants, ces mêmes enfants criant le nom de leurs mères, de vieilles personnes, des hommes gémissants ... soudain, je reconnus Gustav et Georg. Les corps avaient été nettoyés, mais les vêtements tâchés de sang indiquaient clairement l'état de leurs propriétaires.
C'est à ce moment, alors que je regardai les cadavres de mes amis s'éloigner en une procession funeste, que tous les sentiments, toutes les émotions qui s'étaient bloquées au fond de moi ressurgirent. Je fus secoué de sanglots violents, incontrôlables. J'avais perdu mes deux meilleurs amis aujourd'hui, morts d'un accident de train. Cela ne pouvait être vrai. Ce n'était pas possible.
- Ce n'est pas possible ! criai-je.
Personne ne fit attention à moi. Moi, pauvre ado paumé, assi dans l'herbe, à chialer comme un gamin ...
Plus de Georg. Plus de Gustav. Plus de bassiste ni de batteur. Plus de fous rires continus pendant les répétitions. Plus d'apparitions dans les émissions françaises. Plus de groupe. Plus de Tokio Hotel ...
Une main se posa sur mon épaule. Je me retournai brusquement. Un policier se tenait devant moi ; il me demanda :
- Voulez-vous que je vous ramène quelque part, jeune homme ?
Je me levai, lui tournai dédaigneusement le dos et partit à la recherche de mon jumeau. Je contournai le train, et le vis de l'autre côté en train de délirer, parlant tout seul, les bras et les yeux levés vers le ciel.
- Pourquoi ? Pourquoi eux, hein ? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait espèce de salop ? Pourquoi nous ?
Bill n'étant pas croyant, je me demandai à qui il s'adressait. Je m'approchai. Des larmes ruisselaient le long de ses joues. Il criait toujours.
Je l'appelai ; il ne m'entendit pas. Je me plaçai devant son nez. Prenant enfin conscience de ma présence, il s'en prit à moi :
- Quoi, Tom, quoi ? Tu viens me blâmer, c'est ça ? C'est ma faute, mais bien sûr que c'est ma faute !
La folie et le désarroi se lisaient dans ses yeux. Je mis quelque secondes à comprendre : il se sentait coupable car son retard nous avait obligé à prendre le train suivant. La tristesse de mon frère se répercutait en moi. Je voulus le prendre dans mes bras ; il me repoussa.
- Tom, Tom, je m'en vais, je pars ... déclara-t-il soudain calme. Je ... je ne peux pas rester là.
- Hein ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? Tu vas où ? m'enquis-je inquiet.
- Je ne sais pas, loin de toi ... à un endroit où je ne provoquerai la mort de personne, où je ne ferais plus de mal, surtout pas à toi !
- Mais Bill ...
- Je ne veux pas risquer de te perdre.
- Mais Bill, tu débloques !
- Laisse-moi ...
- Bill, reste, je t'aime, je ... je t'en pris ! Souviens-toi, mon frère ..., suppliai-je.
Mais c'était trop tard. Il était parti. Il s'éloigna sans un regard en arrière, ses grosses semelles fouettant l'humidité de l'herbe.
Alors que je me retrouvai seul, je commençai à regretter d'avoir refusé la proposition du policier qui voulait me ramener en voiture.
J'errai comme un spectre entre les débris ; je finis par trouver un homme qui accepta de me déposer à l'hôtel de Paris où nous étions attendus à l'origine. La ville était plus près que je ne le pensais et vers 16 heures, j'étais arrivé à la capitale française. Je remerciai mentalement Bill de m'avoir convaincu d'apprendre le français, mes récentes connaissances ne me seraient pas de trop ici.
Pendant tout le trajet, je ne cessai de penser à Bill, mon frère désemparé livré à lui-même avec pour seule compagnie sa tristesse. Je remerciai vaguement le conducteur et sortit de la voiture. Je le regardai partir avec une soudaine angoisse. Si on me reconnaissait ... Je baissai les yeux.
Quelque chose vibra dans ma poche. Mon portable. Peu de gens possédaient mon numéro de portable. Plein d'espoir, je demandai :
- Bill ?
Mais ce fut une voix de femme, parlant français, qui me répondit. J'écoutai attentivement, mes yeux s'agrandissant progressivement. Dès que la femme eut fini, je fermai brusquement le portable et interpellai un taxi.
CHAPITRE 2 (1)
BILL BILL BILL BILL BILLL BILL BILL BILL BILL BILL BILL BILL BILL BILL
J'étais rentré en taxi à Paris, à l'hôtel où nous étions sensés nous rendre avec le groupe. Tout en me dirigeant vers le bâtiment qui faisait l'angle d'une rue, je regrettai d'avoir ainsi laissé tomber Tom au moment où il avait le plus besoin de moi ... et où j'avais le plus besoin de lui ! Il me fallait seulement fouiller ma poche, trouver mon portable et composer son numéro pour pouvoir m'excuser, mais quelque chose me retenait. Comme de la honte. J'attendrai qu'il m'appelle.
Je franchis la porte et me retrouvai dans un univers familier : de somptueux hôtels qui nous accueillaient ainsi que l'admiration et le respect de personnes qui avaient le double de notre âge. L'univers de Tokio Hotel ... Hélas, Tokio Hotel n'était plus qu'un souvenir. Les grands halls luxueux devenaient des entrées glaciales.
Une jeune femme derrière son bureau attendait que j'arrive à sa hauteur. Elle prit son air le plus chaleureux et questionna :
- Mr Kaulitz, je suppose ?
J'essayai de sourire, mais le c½ur n'y était pas. Avec Tom loin de moi, je ne pouvais plus.
La réceptionniste prit ma grimace pour une approbation et, tout en me tendant les clés, m'énonça :
- Chambre 483, 3ème étage à droite.
Je saisis la clé, priant pour qu'elle ne me pose pas la question. Elle la posa :
- Le reste du groupe n'est pas avec vous ?
Mon sentiment de culpabilité envers Tom s'accrut encore. Mes acquis de français me permirent de répondre :
- Je ... je crois qu'ils ne viendront pas.
Je n'attendis pas la question suivante et me dirigeai vers grande porte de bois dans son dos, sous son regard étonné. J'avais honte de fuir ainsi la vérité.
Je fis le point sur les récents évènements tout en gravissant les marches. Deux morts. Impossible de revenir en arrière. Tom loin de moi ; j'avais espéré qu'il se rende lui aussi dans cet hôtel, mais les clés dans ma main prouvaient le contraire. Un seul moyen de le contacter : le portable. Un moyen auquel je n'arrivais pas à me résoudre. J'étais seul dans une capitale étrangère avec pour seules armes ma célébrité et mon fric. Mais bordel, comment est-ce que j'en étais arrivé là ?!
Mon portable vibra. Mon c½ur loupa un battement.
- Allô ... Bill ?
Je me détendis en entendant la voix de Tom.
- Bill, fais pas de connerie, s'il te plaît, je suis là maintenant !
Le soutien de mon frère me réchauffa le c½ur. Mes yeux s'emplirent de larmes ; je lâchai :
- Oh, Tom, je suis désolé ...
- Non, ne t'excuse pas, ce n'est pas la peine, m'assura-t-il, la voix vibrante d'émotion.
- Mais je ... j'aurais pas du partir et ... et te laisser comme ça, seul, te faire du mal, car ... car moi aussi ça me fait mal, j'aurais pas dû te laisser, j'ai pété un câble, je suis désolé ...
- Bill ! coupa mon frère avec un ton autoritaire qu'il employait très rarement avec moi. Il reprit d'une voix plus douce : Bill, je n'ai pas besoin de tes excuses. Tu ne crois pas que notre lien va plus loin que les mots ?
Son intonation m'indiqua qu'il souriait en prononçant ces paroles. Je ravalai les dizaines de répliques qui me vinrent à l'esprit et admit :
- Si, sûrement ...
Il y eut un long silence, pendant lequel nous nous échangeâmes des pensées affectueuses et compréhensives. Je m'assis sur une marche de l'escalier, devinant que Tom n'avait pas fini. Enfin, il prit la parole :
- En fait, Bill, je ne t'ai pas appelé que pour ça ...
Je me redressai, alarmé par son ton tendu.
- Il y a un problème ?
- Non, enfin, ça dépend du point de vue ...
- Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? Tom !
- Il y a une très bonne nouvelle : Gustav a repris connaissance, il n'est pas vraiment en forme, mais il ne gardera pas de séquelles.
Je bondis de ma marche et dévalai l'escalier de l'hôtel en sens inverse. Je serrai le portable à m'en faire blanchir les phalanges.
- J'arrive, j'arrive ! Où est-il ?
- A l'hôpital St Paul, au nord de Paris.
A bout de souffle, je parvins enfin au bas des marches et traversai le hall par une longue glissade sur le carrelage. La réceptionniste me jeta un regard dubitatif mais j'étais déjà dehors avant qu'elle ait ouvert la bouche. Une fois à l'air frais, je demandai à Tom :
- Mais ... t'as pas l'air content ! Quelque chose ne va pas ?
- C'est que ..., commença mon frère, il ... il croit que Georg est avec toi ; je n'ai pas eu le courage de lui dire que ... enfin ... oh Bill ...
Tom fondit en larmes. J'aurais voulu le serrer dans mes bras. D'une voix emplie d'amour, je lui assurai :
- Ne t'inquiète pas, je me dépêche !
Il murmura un « oui » étranglé, et je claquai le portable. Il était temps de prouver que j'étais bien le jumeau de mon jumeau ...
Dans le taxi, je ne cessai d'ordonner au chauffeur d'aller plus vite. Lorsque je vis enfin apparaître l'hôpital St Paul, je payai et me préparai à sauter hors de la voiture. A peine le véhicule fut-il arrêté que j'étais déjà en-dehors. Alors que je m'apprêtai à piquer un sprint vers la porte d'entrée, le chauffeur m'appela timidement :
- Monsieur ?
Je me retournai avec un soupir.
- Quoi ?
Ma légendaire politesse attendra quelques jours pour se manifester. L'homme bafouilla :
- Etes- vous ... Monsieur Kaulitz ? Bill Kaulitz ?
J'acquiesçai, maudissant mon maquillage peu discret. Le chauffeur insista :
- Le ... le chanteur de Tokio Hotel ?
Je hochai de nouveau la tête, m'impatientant.
- En fait, ma ... ma fille est fan de vous, vous ne voudriez pas lui faire une dédicace, s'il vous plaît ?
Pris d'un soudain accès de colère que je ne compris pas moi-même, je claquai la portière et fonçai vers l'hôpital, sans un regard pour le père étonné et déçu de ne pas avoir obtenu une dédicace pour sa fille. J'eus un soupçon de culpabilité, mais Gustav et Tom reprirent aussitôt la première place dans mes idées.
Je franchis la porte en courant. Je pensai un instant à profiter de ma célébrité pour doubler tout le monde, mais je décidai de faire la queue normalement. Lorsque ce fut mon tour, je me jetai sur le comptoir et annonçai :
- Gustav Schäfer !
L'homme ne se démonta pas. Il me répondit calmement :
- Chambre 483, à l'étage « Réanimation ».
Encore 5 étages à monter. Si on ressortait intact de cette histoire tragique, il faudra vraiment que je fasse plus de sport ! Allez, plus que trois étages ... deux étages ... quelques marches ... ouf ! Je suivis les panneaux et arrivai à la chambre numérotée 483. J'hésitai devant l'entrée ; je collai mon oreille contre la porte. C'était le silence complet dans la pièce. Je n'osais pas faire irruption sans prévenir. Je frappai. Aucune réponse. Inspirant à fond, j'ouvris donc la porte, attendant les reproches de Tom sur ma conduite qui n'allaient pas tarder. Mais au lieu de ça, je le trouvai endormi sur une chaise à côté du lit où Gustav dormait aussi. Il est vrai qu'il était presque 19 heures et que la journée avait été mouvementée pour mon frère et moi.
Qu'il était mignon, quand il dormait ... Je m'approchai et lui déposai un bisou sur le front ; il se réveilla et me regarda en silence. Par ce regard, nous nous dîmes tout ce que nous n'avions pas pu nous dire par le téléphone. Qu'on s'aimait. Que chacun était la personne la plus chère au monde pour l'autre.
Puis, après un long moment, je chuchotai pour ne pas réveiller Gustav :
- 'Chuis pardonné ?
Tom me sourit. Il n'eut pas besoin d'en faire plus. Je le serrai dans mes bras, sanglotant doucement sur son épaule. Il me donna une tape affectueuse dans le dos et me glissa :
- Ce n'est pas un accident de train et deux morts qui pourront nous séparer, hein frérot ?
Cette remarque, plutôt que me remonter le moral, me plongea dans une mélancolie sombre. Tom s'en rendit compte et m'enlaça de nouveau, une étreinte que je lui rendis de bon c½ur. Cette fois, mon frère grogna :
- Il faudra vivre sans lui, maintenant ...
J'eus un hoquet de douleur et enfouit ma tête dans ses dreads. Je ne devais pas être très beau à voir avec mon maquillage dégoulinant et les vêtements tâchés du sang de Georg.
Gustav remua. Je repris contenance rapidement, m'écartai de Tom qui se rassit près du batteur pour lui passer un linge humide sur le front. Gustav laissa à ses yeux le temps de s'accoutumer à la luminosité de la pièce, puis il se tourna vers moi. Un sourire éclaira son visage ; un sourire que j'étais content de revoir, un sourire qui me manquait ...
Mais celui-ci se transforma vite en moue :
- Georg n'est pas venu ? Je croyais qu'il était avec toi !
Aïe. Un silence pesant s'installa. Tom et moi nous regardâmes. Puis je regardai Gustav qui s'était relevé et attendait la réponse les sourcils froncés. Je revins à Tom qui me fixait toujours. Le message était clair : c'est à moi que revenait la dure tâche d'annoncer la mauvaise nouvelle à Gustav. Je pris une profonde inspiration et me lançai :
- Georg ... ne viendra pas ...
- Ah ... c'est pas grave, dit Gustav déçu.
- Gustav ... Georg ne viendra jamais.
Le batteur leva vers moi un regard déconcerté, ne sachant s'il devait comprendre de mes paroles ce qu'il n'avait pas envie de comprendre.
- Bill, explique-toi !
- Lors ... lors de l'accident ...
Je m'arrêtai un instant, espérant que Tom allait continuer, mais il resta muet et je repris :
- Lors de l'accident, Georg s'est cogné la tête contre un mur, il avait une grande blessure et ... et ... il en est mort.
Ma voix trembla sur la fin de ma déclaration. J'ajoutai, sachant que ce serait inutile :
- Je suis désolé. Vraiment.
Je baissai les yeux, car il m'était trop dur de voir le visage de Gustav à ce moment. Tom voulut lui prendre la main, mais le batteur la retira et s'enfonça dans sa couverture, ses yeux vides fixant le plafond.
Et là est arrivée l'infirmière. Cette saloperie d'infirmière. Quand j'y repense maintenant, je me demande ce qui serait arrivé si elle était venue plus tard. Peut-être Gustav serait encore en vie ...
Elle fit irruption dans la chambre avec un sourire forcé, un porte document à la main, et a déclaré avec une voix faussement enjouée :
- Monsieur Martin a analysé vos radios. Vous n'avez rien de grave, seulement votre main qui est très fragile ; j'ai bien peur que vous ne puissiez plus faire de la batterie de votre vie.
Comme Gustav ne parlait pas très bien français, je lui traduisis. Il se releva brusquement, arrachant quelques fils enfoncés dans son dos. L'infirmière posa son porte-document et poussa le soupir de la mère exaspérée par son enfant qui n'est pas sage. Alors qu'elle s'apprêtait à lui raccrocher les tubes de plastique, Gustav quitta le lit, enfila rapidement jean et T-shirt et se dirigea vers la porte.
- Où vas-tu ? s'enquit Tom, complètement dépassé.
- Ailleurs, cria le jeune homme du couloir.
Mon jumeau et moi s'échangeâmes un regard et d'un même geste, nous franchîmes la porte pour poursuivre Gustav qui descendait déjà les escaliers.
C'est grand Paris. Trop grand.
Devant l'hôpital, Tom et moi cherchions le batteur de vue. Il avait disparu, bien qu'il y ait peu de personne dehors à cette heure-ci.
Tom souffla :
- Pourvu qu'il ne fasse pas de bêtises !
Son souffle dessinait un nuage de buée devant ses lèvres, à cause du froid hivernal. Nous étions résolus à rentrer et à attendre son retour. Je répondis :
- Gustav est raisonnable, ne t'inquiète pas ...
J'avais parlé trop vite. Sa silhouette apparut en haut d'un immeuble à notre droite, et s'approcha dangereusement du bord. Tom s'exclama :
- Il ne va pas sauter, tout de même ?!
Je lâchai un « Oh ***** ( juron allemand qu'il n'est pas raisonnable de traduire ) » et nous courûmes vers le bâtiment qui semblait reculer à mesure qu'on avançait. Après une interminable course, nous parvînmes enfin au pied de l'immeuble. Courrant déjà, je criai à Tom :
- Reste en bas, je monte lui parler !
Mon frère fit mine de vouloir protester, mais l'urgence de la situation ne lui permit pas de faire des chichis. Je grimpai dans la cage d'escalier ; j'étais épuisé, mais une source d'énergie me donnait des ailes. J'aperçus la porte métallique en haut.
CHAPITRE 2 (2)
BILL BILL BILL BILL BILLL BILL BILL BILL BILL BILL BILL BILL BILL BILL
J'ouvris la grille à la volée sans me préoccuper du mur qu'elle venait de défoncer.
La silhouette de Gustav se découpait un peu plus loin, accrochée à la barrière ... mais pas du même coté que moi ! Je courus vers lui en criant son nom. Il ne se retourna pas.
Arrivé dans son dos, je murmurai :
- Gustav ?
Une question qui résumait toutes les autres que je n'osai pas poser.
Il tourna enfin son visage vers moi. Je constatai que, malgré tous ses efforts pour le cacher, ses traits étaient tendus, il avait peur du vide sous lui ...
« Il ne sautera pas », songeai-je, plus pour me rassurer que pour évaluer la situation. Situation très peu brillante, il faut l'avouer.
- Bill, qu'est-ce qui me retient ici alors que celui que je considérais comme mon frère est mort
par ta faute et que la seule passion qui occupait ma vie devient impossible à cause de quelques os qui ne sont pas à leur place ? demanda Gustav, n'attendant pas vraiment de réponse.
Je lui répondis néanmoins :
- Nous ...
Gustav me jeta un regard douloureux, puis détourna la tête pour recommencer à fixer le vide. Je continuai sur le sujet, voyant que ma réponse avait fait de l'effet :
- Tom et moi devons déjà supporter la mort de Georg, dis-je, sentant ma gorge se nouer en prononçant le nom du défunt. Partiras-tu la conscience tranquille en sachant ce que tu nous feras endurer ?
Je n'obtins aucune réponse, mais je vis une unique larme couler le long de sa joue. Je tentai de prendre un air naturel, mais la sueur sur mon front prouvait mon inquiétude. Je cherchai un autre moyen de le ramener du bon côté de la barrière sans venir le chercher moi-même.
A court d'idée, je chantai un refrain bien connu de l'ex-futur-suicidé :
Ich schrei in die nacht für dich ...
Ma voix était réduite à un chuchotement, car ma gorge serrée ne pouvait émettre aucun son plus puissant.
Lass mich nicht im Stich
Spring nicht ...
Quelle idée idiote.
Par un vieux réflexe, Gustav lâcha la barre de sa main bandée et mima les mouvements qu'il faisait devant sa batterie. Mais un éclair de douleur transperça sa main et il masqua l'expression de souffrance de son visage derrière une grimace qui ne tromperait personne.
J'étais conscient du courage qu'il fallait pour ne pas se suicider après une telle accumulation de chocs émotionnels. Je fermai les paupières un instant pour permettre à mes yeux de chasser les larmes qui y montaient.
Lorsque je les rouvris, je vis une touffe de cheveux blonds disparaître derrière le rebord de béton. Je me plaquai contre la barrière et regardai, le visage décomposé, le corps de Gustav tomber en chute libre sur les trente mètres qui le séparaient de sa mort. Malgré l'obscurité naissante du soir, je vis ses lèvres s'étirer en un faible sourire et articuler mon nom : Bill ...
Je poussai un cri qui déchira le silence et m'attira le regard étonné de quelques passants.
Non.
Pas lui. Pas encore un autre ...
L'idée de le rejoindre en bas par le même chemin me tenta. Je sentais la Mort me tourner autour comme un vautour affamé et me pousser à franchir cette simple barrière qui m'empêchait de sauter de cette saloperie d'immeuble. Mais une voix me retint. Une voix grave, une voix réconfortante, une voix qui m'aimait, la voix de mon frère qui résonnait dans ma tête ...
Je m'aperçus alors que j'avais appuyé mon front contre la barrière et que ma vision était brouillée. Un rideau de larmes inondait mon visage, se mêlant à la sueur qui avait coulé de mes tempes. Secouant la tête, je voulus rejoindre les escaliers mais mes jambes ne me répondaient plus.
Là, au bord du toit d'un immeuble, un soir d'hiver, je me sentis plus seul que jamais. Je levai les yeux vers le ciel noir et dépourvu de nuages.
« Comme moi », me dis-je. Sombre et vide.
CHAPITRE 3
TIPHAINE TIPHAINE TIPHAINE TIPHAINE TIPHAINE TIPHAINE
Nous nous promenions avec Jessica dans les rues sombres de Paris. Nous rigolions, plus pour nous rassurer que pour réellement plaisanter : nous nous étions faites interpellées plus d'une fois par un ivrogne errant.
Jessica entama le début de
Totgeliebt ; je la rejoignais au refrain. Dans l'obscurité des ruelles où nous nous engagions, le chant égayait l'atmosphère. Soudain, elle m'arrêta du bras et m'intima le silence. Elle me fit signe d'écouter. Je n'entendais rien. Je fronçai les sourcils.
- Jess, qu'est-ce que ...
- Chut !
Si, finalement ... un sanglot ! Quelqu'un pleurait. Jessica s'avança vers l'origine du bruit ; je la suivis de loin. Nous arrivâmes enfin dans une ruelle semblable à toutes les autres, hormis une silhouette noire tapie contre un mur. J'interrogeai mon amie du regard, et elle me confirma d'un signe de tête qu'elle allait voir celui qui pleurait ainsi. Assis par terre, le visage entre les genoux, il ne nous entendit pas approcher. Il portait un long manteau noir, et avait une allure gothique. De moins en moins rassurée, j'adressai une grimace à Jessica qui haussa les épaules et s'agenouilla près de lui :
- Excusez-moi ... ça ne va pas ?
Il releva brusquement la tête, surpris. Je vis alors avec étonnement Jess pousser un cri aigu et avoir un mouvement de recul devant le visage de l'inconnu. Je pinçai les lèvres et me plaçai en face de lui. Malgré le maquillage qui avait coulé et ses cheveux en bataille, je reconnus sans difficulté ces traits fins : Bill Kaulitz !
Alors que Jessica tentait de respirer normalement, je fus moins touchée et réussis à prononcer :
- B ... Bill Kaulitz ?
Le jeune homme, qui semblait effectivement être celui que je pensais, poussa un soupir qui m'indiqua clairement que sa célébrité n'était pas sa priorité ce soir là. Puis il enfouit de nouveau entre ses jambes et pleura de plus belle. Fût-ce été un garçon banal, je serais partie sans remords. Mais c'était Bill. Bill Kaulitz. Je ne pouvais pas le laisser ainsi. Je m'agenouillai à mon tour à ses côtés et lui demandai :
- Tu parles français ?
Pas de réponse. Je levai des yeux désolés vers Jessica, que la tristesse apparente du garçon n'empêchait pas d'admirer les beaux cheveux aux extrémités blondes dépassant de ses cuisses. Je me préparai à partir lorsqu'un « oui » murmuré sortit d'entre les genoux de Bill. Je me retournai vers lui. Bon. Cela simplifierai les choses. Je me raclai la gorge, ne sachant quoi lui dire. Je posai une main sur son épaule et demandai :
- Tu es seul ? Où est Tom ? Et les autres ?
Bill se dégagea vivement et leva un visage affolé.
- Tom ! Je l'avais oublié, il doit me chercher ! dit-il en allemand.
Il se releva rapidement et commença à courir verse la sortie de la rue. Vexée, je criai :
- Bill ! Biiiiiiiiiiiiill !
Il jeta un coup d'½il dans son dos et dit d'un français maladroit :
- Heum ... merci !
Sans savoir vraiment pourquoi, j'avais les larmes aux yeux, comme si c'était à cause de ma remarque que Bill s'était éloigné. D'ailleurs,
c'était à cause de ma remarque ... Alors Jessica, pour la première fois depuis la rencontre, ouvrit la bouche :
- ... On le poursuit ?
Nous nous mîmes toutes les deux à poursuivre le chanteur qui lui-même courrait vers son frère. J'aperçus l'extrémité de son manteau disparaître à l'angle d'un grand immeuble. Lorsque je tournai à mon tour, je pilai net devant le spectacle écoeurant. Jess me rentra dedans.
- Aieuuuuuuuuuuu ! couina-t-elle. Mais pourquoi tu as ...
Le reste de sa question resta en suspens, et un cri étranglé monta du fond de sa gorge.
Devant nous gisait un cadavre démembré.
Je dus m'évanouir car je me rendis compte que j'étais allongée au sol et que Jessica me giflait sans violence pour me réveiller. Je me relevai un peu vite et la tête me tourna. En face de moi, les jumeaux Kaulitz se tenaient debout à distance respectueuse. Une partie de moi remarqua que Bill avait retrouvé son frère et fut contente pour lui, tandis que le reste s'en fichait éperdument.
C'était sûrement un cauchemar. J'avais cru voir un mort, écrasé au sol. Je me relevai avec difficulté, Jess me soutenant. Elle était d'une pâleur effroyable. Je m'avançai vers elle et trébuchai sur un pied ... suivi d'une jambe ... suivie de ... rien ! Une jambe seule flottait au centre d'une flaque de sang. Mon regard se porta un peu plus loin, et je constatai avec un n½ud dans le ventre que ce que je prenais pour une vision était réel. Le cadavre était bien là ! Des os fracturés avaient percés la peau et se dressaient verticalement, arborant fièrement un manteau rouge sombre. Le corps avait dû faire une chute d'au moins 10 mètres. D'autres membres ( bras, tête ... ) étaient éparpillés autour. Argh ... Je tentai de garder mon repas à l'intérieur de mon estomac ; sans succès. Tandis que je vomissais au bord de la chaussée et que Jessica me tapotait gentiment le dos, Bill et Tom priaient en silence près du mort. Les jambes encore flageolantes, je butai contre autre chose. La tête du défunt. Re-argh ... Curieusement, ce ne fut pas la vision dégoûtante de tout ce sang et cette chair qui me révulsa, mais le visage que je reconnu dans ces traits. Gustav Schäfer.
J'inspirai à fond et m'agrippai à Jessica. Voilà donc pourquoi les jumeaux observaient ce silence si respectueux ... Gustav était ... mort. Et d'une mort si horrible qu'elle ne serait souhaitable à personne. Tom, s'apercevant que j'étais réveillée, vint me poser une main sur l'épaule. Un frisson me parcourut le dos. Il me déclara, avec un fort accent allemand qui me fit de nouveau frissonner :
- Il ... euh ... il s'est ... heum ... tué ... ?
Il cherchait la traduction française. Je proposai, sachant d'avance la réponse :
- Suicidé ?
- Heum ... oui, c'est ça, il s'est suicidé.
Je faillis répondre que cela paraissait évident, mais il y a des jours où il vaut mieux se taire, et celui-ci en était un. Jessica que l'horreur avait tenue muette jusqu'à maintenant posa une question qui me surprit :
- Qui était-il ? Vous le connaissiez ?
Les jumeaux la regardèrent, incrédules. Soit mon amie était une parfaite idiote, ce qui ne m'aurait pas sauté aux yeux, soit ... soit elle ne connaissait pas l'identité du cadavre ! Je décidai de ne pas lui dire, pour ne pas l'épouvanter plus. Bien que cela me répugnait, je donnai un coup de talon discret à la tête décapitée de Gustav qui l'envoya rouler derrière un tas de poubelles moisissant ; d'un signe de tête, je priai les Kaulitz de ne rien dire. Ils comprirent aussitôt et restèrent cois. On pourrait leur attribuer un certain nombre de défauts, mais il faut reconnaître qu'ils n'étaient pas niais. Tant mieux.
- Où est Georg ? questionnai-je Bill à part.
Il détourna les yeux, et je compris que ce ne serait pas ce soir que j'aurais la réponse.
Sans qu'un mot de plus ne fut échangé, nous nous mîmes à rassembler les différents membres de Gustav autour de son corps ( sauf la tête ^^ ). La situation aurait pu être comique si elle n'avait pas été si désastreuse. Puis Tom dit quelque chose en allemand à Bill qui acquiesça et commença à vider les poches du mort. Vexée que les jumeaux ne me traduisent pas, je n'esquissai pas un geste pour les aider. L'air ailleurs, Tom me désigna Jess d'un regard. Je compris : ils ne voulaient pas éveiller les soupçons de la jeune fille qui s'indignait de voir un cadavre se faire dépouiller.
Je lui ébouriffai les cheveux avec un sourire, et Jessica, qui ne comprenait toujours pas plus, dut se contenter de me rendre mon sourire. Je m'accroupis près des garçons ; répugnant à approcher le corps, je regardai les Kaulitz à l'½uvre. Tom sortit un pendentif décoré du logo de Tokio Hotel d'une poche du jean. Il le fourra dans sa poche, et, surprenant mon regard, m'adressa un sourire triste et expliqua :
- On prend des souvenirs ...
C'est vrai que lorsque le corps serait emmené, tous les objets personnels de Gustav seraient enlevés et ils ne pourraient plus les récupérer.
Cela peut paraître étrange, mais je me sentais bien aux côtés de deux mecs mégacélèbres, m'adressant à eux comme à des familiers, alors qu'eux même devaient supporter la mort d'un de leur compagnon ... Curieusement, le mort de Gustav ne m'attristait pas. Je crois que je n'arrivai pas encore à accepter le fait. J'avais beau avoir son corps grossièrement reconstitué sous les yeux, mon esprit s'obstinait à nier.
En revanche, les jumeaux semblaient démolis. Pas une seule larme. Pas une seule émotion. Rien, le grand vide. Et je pouvais le comprendre. Et encore, je ne savais pas pourquoi le batteur s'était tué, ce qui n'était sûrement pas le cas des jumeaux.
Je me rendis alors compte que nous étions en pleine nuit et que la lumière provenait uniquement du lampadaire proche. Je pris également conscience du froid qui me bleuissait les doigts. Tandis que Bill et Tom remplissaient leurs poches d'objets divers, Jessica grelottait, en retrait, n'osant pas avouer qu'elle était gelée. Bill la pris en pitié et lui tendit son long manteau noir. Elle le remercia d'un « Danke ... » maladroit qui fit sourire Bill et détendit ses traits crispés. Elle s'enroula dans la laine chaude avec plaisir. Les fouilles reprirent. Soudain, Bill s'écria :
- Seine Stäbe ... Er hat nicht seine Stäbe !
Il se tourna vers nous et traduisit :
- Il n'a pas ses baguettes !
Nous levâmes tout les quatre les yeux vers la barrière à laquelle était accroché Gustav avant de sauter. Un mince bâton noir pendait de la barre supérieure ; quand à l'autre baguette, elle avait dû rester à terre. Tom grogna mais Bill insista pour aller les chercher. Alors qu'il remontait les marches de l'immeuble, nous entendîmes une sirène de police qui se rapprochait. Tout en me demandant s'ils venaient pour nous, je me tournai vers Tom.
- Oups ... lâcha celui-ci.
Il réfléchit un moment, puis sembla prendre une décision. Il chercha quelque chose dans sa poche et le tendit à Jessica. C'était le pendentif de Gustav.
- Pour que vous oubliez jamais ce soirée, déclara-t-il avec tant de tendresse dans la voix que je fondis littéralement devant son regard sincère. Il lui déposa la chaîne au creux de la main et reprit :
- Je pense que vous ne voulez pas avoir de ennuis, vous dev ... heum ... dev
riez partir !
Je hochai la tête. Jessica tendit alors un bout de papier à Tom ; dessus étaient inscrits l'adresse de l'appartement que nous occupions ensemble, ainsi que nos numéros de portable respectifs.
- Au cas où ... glissa-t-elle, sans y croire vraiment.
D'ailleurs, je n'y croyais pas non plus. Je crois que les jumeaux auront plus important à s'occuper après que d'aller voir des fans. Jessica quitta à contrec½ur le manteau de Bill et le déposa à côté du cadavre. La silhouette sombre de Bill sur le toit de l'immeuble, comprenant que nous partions, nous adressa un vague signe de la main puis reprit ses recherches.
Les sirènes de police se rapprochaient. Nous repartîmes par la ruelle où nous avions trouvé le chanteur effondré. Après un dernier regard en arrière, nous disparûmes de la vie des jumeaux Kaulitz.
Du moins le pensions nous ...
Le retour se fit dans un silence rêveur. A un moment, Jess me demanda :
- Et si ce n'était qu'un rêve ? Si nous nous réveillions demain sans ce pendentif dans ma poche ?
Je souris et lui ébouriffai les cheveux comme à mon habitude. Pendant que, comme à son habitude, elle se récriait avec force cris et grognements, je songeai :
- Alors ce serait un rêve magnifique ...
*****
Un poids m'écrasa le ventre. J'ouvris les yeux sur Jessica, assise sur ma couette, ses cheveux qu'elle n'avait pas encore coiffé lui dessinant une crinière comique autour du visage. Elle brandissait la chaîne en hurlant :
- C'était pas un rêve ! C'était pas un rêve !
Je grognai :
- Mais comment tu fais pour te réveiller aussi vite ?! C'est pas croyable ! On a pourtant eu une nuit agitée !
Elle esquissa quelques pas de danse au centre de la cuisine. Elle ajouta, toujours aussi joyeuse :
- Allez, c'est à toi d'aller chercher le pain !
Je soupirai, mais sa bonne humeur était contagieuse. Je me surpris à sautiller gaiement avec elle en répétant « c'était pas un rêve ! ». Décidément, les vacances, ça nous réussissait. J'avais réussi à me persuader que Gustav n'était pas mort, que ce n'était qu'une mise en scène où je ne sais quoi ... Nous nous préparâmes en songeant aux beaux jumeaux ( surtout Jess ) et au cadavre du suicidé ( surtout moi ... ). Vers 10 heures, j'étais dehors. Le vent froid acheva de me réveiller. Je me dirigeai vers la boulangerie en sifflant le couplet de Ich brech aus. Je poussai la porte vitrée et jetai un coup d'½il sur les journaux.
Mon c½ur cessa de battre.
Je pâlis, blanchis, violetis, bleuis et pour finir, je devins verte à faire peur. La boulangère, qui me connaissait bien, me demanda d'un ton inquiet :
- Ca va ?
Je ne pris pas la peine de répondre. Figée, je fixai bêtement le journal comme si mon seul regard pouvait démentir le gros titre sur la première page. Ce n'était pas possible ; nous étions avec eux, nous les avions vu ...
Lorsque je retrouvai un semblant de mobilité, j'attrapai le journal le plus près de moi d'une main tremblante et payai en oubliant le pain. Tant pis.
Roulant le papier sous mon bras, je rentrai. Des émotions contradictoires me tenaillaient. Il devait y avoir une erreur. Oui, c'était sûrement ça, il y avait une erreur. Bientôt, ce même journal m'apprendrait que ce n'était qu'une méprise. Bon dieu, pourquoi le chemin était-il aussi long ! Il fallait absolument que je montre ça à Jess. Je ne sais pas comment, mais il fallait aider les jumeaux !
Enfin apparut l'immeuble où j'habitais. Jamais l'ascenseur ne m'a parut aussi lent ... Lorsque s'ouvrirent les deux portes métalliques, je me jetai contre la porte de notre appartement et frappai frénétiquement.
Une Jessica en minijupe, bien peignée, vint m'ouvrir.
- T'as pas pris du pain ?
- Il faut que je te montre quelque chose ...
J'avançai vers la table de la cuisine et plaquai le journal dessus, tandis qu'elle refermait la porte derrière moi. Alors, elle s'approcha et lut par-dessus mon épaule le titre sur la première page du journal :
«
Les jumeaux Kaulitz accusés du meurtre de leur batteur, Gustav Schäfer »
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вσŋΰs 1
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TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM TOM
Bizarrement, je m'inquiétais plus pour mon frère que pour Gustav. Gustav était un grand garçon, il se reprendrait vite et s'en remettrait. Mais Bill était un grand sentimental. Je me demandai s'il allait s'en sortir indemne. Tous ces chocs ...
La silhouette en haut de l'immeuble n'avait pas bougé. Immobile, les yeux en l'air, j'attendis. Enfin, Bill apparut sur le toit. Il s'approcha de Gustav, sans paraître menaçant pour ne pas brusquer le batteur. La hauteur et l'obscurité naissante m'empêchait de voir leurs visages, et leurs voix étaient emportés par le vent. J'attendis dans le froid. Ma nuque me faisait mal mais je l'ignorai, concentré sur la scène en haut de l'immeuble. Soudain, je vis avec horreur les bras de Gustav lâcher la barrière. Son corps entama lentement la chute vers le sol. Puis il disparut avant de toucher le sol derrière un petit muret qui me masqua le choc.
- Il a sauté ... murmurai-je surpris, incapable d'esquisser le moindre mouvement.
Bill se pencha sur la barrière, puis lança un cri déchirant et tomba à genoux. Je me mis à pleurer. Pour Georg, pour Gustav, pour mon frère ...
J'étais figé. Je
ne voulais pas admettre qu'il avait sauté. Pas lui. Pourquoi ... Lorsque enfin je retrouvai ma mobilité, je contournai le mur.
Oulala ... La chute avait démembré le corps. La tête livide de Gustav laissait s'échapper un filet de sang ; ses yeux ouverts me fixaient d'un regard morbide qui me fit frissonner. Le c½ur au bord des lèvres, je me détournai rapidement du spectacle dégoûtant qu'il offrait. J'eus soudain besoin de mon frère. Oui, je voulais Bill près de moi. J'en avait tant besoin ...
Je me précipitai vers l'immeuble, courant de l'autre côté du bâtiment pour éviter de repasser devant le cadavre. J'atteins la porte essoufflé, mais mu par un besoin de fraternité intense. Je sentais mon frère proche ; je le sentais mais ne le voyais pas. Je grimpai les marches quatre à quatre. Je trébuchai, me rattrapai, mais continuai inlassablement mon ascension. Après une course effrénée où je tombai à plusieurs reprises, j'arrivai enfin en haut. Je cherchai mon jumeau ; il n'était pas là. Je prononçai un "Bill" suppliant qui se perdit dans le vent. Je lui lançais mentalement des appels désespérés, mais seul le silence nocturne entrecoupés par des éclats de rire féminins ( devinez qui c'est ?!?! ) me répondit.
Je parcourus des yeux toute la surface du toit mais mon frère n'était évidemment plus là. Enfin, mon regard se posa sur des bâtons accrochés à la barrière : ils me rappelèrent les baguettes de Gustav. C'en était trop, je redescendis en pleurant à moitié. Tout en dévalant l'escalier, je réfléchis et déduisis qu'il avait dû descendre alors que je contournais l'immeuble. Hé mince ... Les faits étaient vraiment contre nous ce soir ! Ne sachant que faire de mieux, je rejoins le cadavre, espérant y trouver Bill. Je me sentis soudain égoïste de penser à mon frère qui, bien que mal en point, était au moins en vie, alors que Gustav était lui mort sous mes yeux. Mais Bill était mon jumeau ! Mais Bill n'était pas mort, lui ! Oh, il faut vraiment que j'arrête de penser ...
Je m'adossai contre le muret de béton, dirigeant mon regard partout sauf sur le corps, puis attendis, des frissons me parcourant régulièrement le dos : le froid, la solitude, la peur, l'horreur ...
J'entendis des pas précipités approcher dans ma direction. Je me levai, n'étant pas sûr que ce soit mon frère. Mais ce fut bien Bill qui dépassa le bâtiment qui le séparait de moi, courant, arborant un air perdu qui me donna fortement envie de le serrer contre moi. Mais d'autres pas résonnaient derrière lui. Je vis débarquer deux filles qui poursuivaient manifestement le chanteur. Encore des fans ... c'était bien le moment ! Je me rendis compte, alors que les jeunes filles s'arrêtaient devant le cadavre, que personne n'était encore au courant pour le suicide du batteur. “Suicide” ... ce mot résonnait bizarrement dans ma tête. Il se répercutait sur parois de mon crâne mais n'avait pas de sens.
Suicide. Un mot pour décrire toute cette soirée, cet acte que venait de commettre Gustav, ce n'était qu'un mot pour résumer le résultats de pleins de sentiments déstabilisants. Oui, Gustav s'était suicidé. Non ... Chaque parcelle de mon être niait.
Je vis l'une des fans s'évanouir tandis que l'autre la retenait avec peu d'énergie, avant que mon visage ne soit englouti dans les cheveux sombres de Bill. Il me serrait dans ses bras, la tête dans mon cou et les mains tremblantes. Le voilà, mon frère, moi qui voulait le réconforter ; et bien vas-y Tom, réconforte-le ! Mais non, je me mis à pleurer. Je pleurais dans ses bras alors que c'est moi qui était sensé le consoler. Triste ironie ...
Et malgré tout, malgré tous ces évènements, ma partie égoïste reconnu que j'étais bien ainsi.
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GUSTAV GUSTAV GUSTAV GUSTAV GUSTAV GUSTAV GUSTAV
Lorsque je me réveillai, la blancheur de la pièce m'éblouit. Je refermai aussitôt les yeux. Mais où étais-je ? Où étaient les autres ? Je me souvenais du train, de Georg et moi qui étions partis chercher à manger, et puis le néant. Il avait dû se passer quelque chose, et quelque chose de grave. Je tentai de nouveau d'ouvrir les yeux : la lumière ne me gênait plus. Je me rendis compte que j'étais branché à toutes sortes de machines, et allongé sur un lit immaculé. Un bip résonnait très fréquemment ; je tournais la tête pour voir d'où venait ce bruit agaçant. C'était les battements de mon c½ur, qui étaient affichés sur l'écran d'une machine. Ok. J'étais donc à l'hôpital.
Mais . . . pourquoi ?? Ah oui ... pas très difficile de faire le rapprochement : il y avait eu un problème avec le train.
Je regrettai la présence des jumeaux à mes côtés, mais surtout celle de Georg, mon presque-frère. Il aurait su quoi dire pour me remonter le moral. Je comprenais qu'il ait pu y avoir des complications, mais j'étais tout de même vexé qu'ils ne m'attendent pas devant la porte les larmes aux yeux comme dans tout bon film sentimental.
Une infirmière rentrant dans ma chambre me confirma que j'étais bien à l'hôpital. Elle prononça des mots que je pouvais reconnaître comme français, mais que je ne compris pas. Alors elle me fit un signe de main qui imitait un téléphone. Je crois qu'elle me demandait si je voulais qu'elle appelle quelqu'un. Je répondis après une légère hésitation :
-Tom.
Oui, l'aîné saurait quoi faire. Tom savait
toujours quoi faire. Tandis que Bill devait être mal en point, comme chaque fois qu'il se passait un évènement qui bouleversait le train train quotidien - si l'on peut qualifier notre quotidien de "banal" -.
L'infirmière repris son charabia, mais je captai deux mots importants : "son numéro". Je lui écris sur un papier qu'elle me tendait. Elle hocha la tête, puis ajouta quelque chose en articulant, sans prendre conscience que cela ne servait à rien. Pauv' dame. Puis je me rendormis.
Lors de mon réveil, je sentis une présence près de moi, et une main était posée sur la mienne. J'ouvrais les paupières et vit Tom devant moi. Des tas de noeuds dont je n'avais pas conscience jusqu'à maintenant se défirent dans mon estomac. Tom était plongé dans son sommeil ; je m'en voulus de le réveiller, mais j'avais vraiment besoin d'éclaircir cette affaire, ne serait-ce que pour savoir ce que je foutais dans un lit d'hôpital. Je l'appelai plusieurs fois doucement, mais il ne se réveillait pas. Je haussai le ton : - Tom !
Tom se redressa brusquement, sorti de son rêve, et s'écria « Bill ! » avant de se rendre compte de ma présence.
- Salut Tom, dis-je avec un sourire.
- Ah, salut Gus, comment ça va ?
Bien que je détestasse ce surnom, cela me fit plaisir d'entendre Tom le dire avec tant de légèreté.
- Euh, oui, si on peut appeler ça "aller bien" quand on a une dizaine de fils qui te sortent du dos !! Mais ... tu pourrais m'expliquer ce que je fais ici ?
Il me regarda pendant quelques secondes, cherchant ses mots, puis baissa les yeux et me lâcha d'une traite :
- On a eu un accident de train, tu t'en ais échappé de justesse et on a vraiment eu peur pour toi !
- Pour l'accident j'avais deviné, mais je ne me sens pas trop mal, à part une douleur dans la main ... ça ne devait pas être si grave que ça !
Je me demandai alors pourquoi Bill n'était pas avec son frère. Ils ne se séparaient jamais ! Quelque chose n'allait pas, Tom n'était pas sensé être seul. Je questionnai, l'air de rien :
- Où sont les autres, Georg et Bill ?
- Je ... je sais pas trop, Bill est parti tout à l'heure . . .
- Et je suppose que Georg est avec lui ... !!
- Heum ... enfin ...
Sans que je comprenne pourquoi, il fondit en larmes, et je ne pus que le prendre dans me bras en attendant qu'il puisse m'expliquer. Il se reprit rapidement mais, le visage pâle, il me déclara qu'il devait appeler son frère, qu'il reviendrait bientôt. Il sortit de la chambre sans un mot de plus.